L'abandon du Coran
La plainte du Nabī au Jour du Jugement
Le Coran s'en plaint lui-même — avec les mots du Messager. Étude fondée exclusivement sur le texte coranique et la linguistique arabe classique.
I. Le verset fondateur — La plainte du Nabī
وَقَالَ الرَّسُولُ يَا رَبِّ إِنَّ قَوْمِي اتَّخَذُوا هَٰذَا الْقُرْآنَ مَهْجُورًا
Wa-qāla r-rasūlu yā rabbi inna qawmī ttakhadhū hādhā l-qurʾāna mahjūrā
« Et le Messager dira : "Mon Seigneur, en vérité mon peuple a pris ce Coran comme quelque chose de délaissé." »
Verset central — Sourate Al-Furqān · 25:30
Il existe dans le Coran un verset d'une singularité saisissante : un verset où le Messager lui-même prend la parole au Jour du Jugement pour se plaindre à Allah de son propre peuple. Ce n'est pas une menace extérieure, ce n'est pas une condamnation venue d'ailleurs — c'est une confession de douleur prononcée par celui qui a transmis le message, au sujet de ceux qui auraient dû le porter.
Avant toute analyse, trois éléments structurels de ce verset méritent une attention immédiate : le temps verbal, le terme mahjūran, et l'identité désignée par qawmī.

Le verset 29 juste avant décrit le mécréant qui regrette d'avoir pris quelqu'un d'autre que le Messager comme compagnon. Le verset 30 enchaîne immédiatement — c'est le Messager lui-même qui se lève comme témoin à charge de son propre peuple. La structure narrative est implacable.
Dissection morphologique complète
mot par mot
Chaque terme du verset 25:30 porte une charge sémantique précise. Voici l'analyse racine par racine :
II. Ce que signifie mahjūran
les formes de l'abandon
Le terme مَهْجُورًا (mahjūran) est d'une richesse sémantique qu'une simple traduction par « délaissé » ne restitue pas. La racine هـ-ج-ر désigne un abandon qui rompt un lien essentiel — on la retrouve dans :
مَهْجُور — mahjūr
Participe passif · هـ – ج – ر
Délaissé, mis en friche, rompu. L'abandon est consommé — l'objet a été écarté.
هِجْرَة — hijra
Nom · هـ – ج – ر
Émigration, rupture avec un lieu. Même racine : quitter définitivement ce qu'on habitait.
هُجْر — hujr
Nom · هـ – ج – ر
Paroles vaines, discours insensés. Ce qu'on dit quand on a rompu avec le sens profond.
هَجَرَ — hajara (Form I)
Verbe · هـ – ج – ر
Abandonner quelqu'un/quelque chose, s'en séparer. Acte délibéré de mise à distance.
L'abandon du Coran décrit en S.25:30 est donc une rupture de lien — non une ignorance accidentelle. Le Coran lui-même décrit les formes concrètes que prend cet abandon.
Les quatre formes concrètes de l'abandon
1
Ne pas méditer le Coran — S.4:82
أَفَلَا يَتَدَبَّرُونَ الْقُرْآنَ وَلَوْ كَانَ مِنْ عِندِ غَيْرِ اللَّهِ لَوَجَدُوا فِيهِ اخْتِلَافًا كَثِيرًا
« Ne méditent-ils pas le Coran ? S'il provenait d'un autre qu'Allah, ils y trouveraient de nombreuses contradictions. »
La particule أَفَلَا (a-fa-lā) est un interrogatif de réprimande doublé d'une négation. Le verbe يَتَدَبَّرُونَ (Form V de د-ب-ر) désigne une méditation active, profonde, autonome. Son absence est la première forme de l'abandon : avoir le Coran entre les mains sans y plonger le regard.
2
Entendre sans comprendre : les cœurs sous voile — S.17:45–46
وَإِذَا قَرَأْتَ الْقُرْآنَ جَعَلْنَا بَيْنَكَ وَبَيْنَ الَّذِينَ لَا يُؤْمِنُونَ بِالْآخِرَةِ حِجَابًا مَّسْتُورًا ۝ وَجَعَلْنَا عَلَىٰ قُلُوبِهِمْ أَكِنَّةً أَن يَفْقَهُوهُ وَفِي آذَانِهِمْ وَقْرًا
« Lorsque tu récites le Coran, Nous plaçons entre toi et ceux qui ne croient pas en l'au-delà un voile invisible. Et Nous plaçons sur leurs cœurs des enveloppes pour qu'ils ne le comprennent pas, et dans leurs oreilles une lourdeur. »
أَكِنَّةً (akinnatan, pluriel de kinn ك-ن-ن : étui, enveloppe protectrice) désigne un scellage du cœur. وَقْر (waqr : lourdeur, pesanteur dans les oreilles). C'est la forme la plus subtile de l'abandon : croire entendre tout en n'entendant pas.
3
Fuir le Coran — S.18:57
وَمَنْ أَظْلَمُ مِمَّن ذُكِّرَ بِآيَاتِ رَبِّهِ فَأَعْرَضَ عَنْهَا وَنَسِيَ مَا قَدَّمَتْ يَدَاهُ
« Qui est plus injuste que celui à qui on a rappelé les signes de son Seigneur et qui s'en est détourné, oubliant ce que ses mains ont accompli ? »
أَعْرَضَ (aʿraḍa, Form IV de ع-ر-ض : tourner le côté, se détourner activement) — le mouvement est physique. وَمَنْ أَظْلَمُ — formule superlative de condamnation, la plus forte de la rhétorique coranique. Se détourner du rappel coranique est qualifié de suprême injustice.
4
S'asseoir avec ceux qui raillent les versets — S.6:68
وَإِذَا رَأَيْتَ الَّذِينَ يَخُوضُونَ فِي آيَاتِنَا فَأَعْرِضْ عَنْهُمْ حَتَّىٰ يَخُوضُوا فِي حَدِيثٍ غَيْرِهِ
« Lorsque tu vois ceux qui plongent [dans des joutes vaines] au sujet de Nos versets, écarte-toi d'eux jusqu'à ce qu'ils s'engagent dans un autre sujet. »
يَخُوضُونَ (yakhūḍūna, de خ-و-ض : plonger, s'enfoncer dans l'eau) — image d'une immersion dans un discours vain et bruyant. Une forme d'abandon par substitution : les versets deviennent matière à débat superficiel plutôt qu'objet de méditation sérieuse.
III. La question que le Coran se pose à lui-même S.47:24
أَفَلَا يَتَدَبَّرُونَ الْقُرْآنَ أَمْ عَلَىٰ قُلُوبٍ أَقْفَالُهَا
Afalā yatadabbarūna l-qurʾāna am ʿalā qulūbin aqfāluhā
« Ne méditent-ils pas le Coran ? Ou bien des cadenas sont-ils sur leurs cœurs ? »
Sourate Muḥammad · 47:24
يَتَدَبَّرُونَ — Racine د – ب – ر
Form V de دَبَّرَ : « considérer l'arrière des choses ». Ce verbe est répété deux fois dans le Coran (S.4:82 et ici) — la répétition est significative : c'est une injonction capitale à laquelle le Coran revient. La méditation du texte n'est pas une option.
أَقْفَالُهَا — Racine ق – ف – ل
Aqfāl : pluriel de qufl (cadenas, verrou). Racine q-f-l : fermer à clé, verrouiller. L'image est terrible : des cœurs verrouillés de l'intérieur. Ce n'est pas une incapacité naturelle — c'est un verrou qu'on a posé soi-même.

La particule أَمْ (am) introduit une alternative exclusive : soit ils ne méditent pas le Coran bien qu'ils le pourraient, soit leurs cœurs sont verrouillés. Dans les deux cas, la conclusion est la même — l'absence de tadabbur est une faute, non un état naturel. Le Coran pose lui-même la question qui révèle la rupture.
IV. Ce qui est abandonné — La guérison mise en friche
اللَّهُ نَزَّلَ أَحْسَنَ الْحَدِيثِ كِتَابًا مُّتَشَابِهًا مَّثَانِيَ تَقْشَعِرُّ مِنْهُ جُلُودُ الَّذِينَ يَخْشَوْنَ رَبَّهُمْ ثُمَّ تَلِينُ جُلُودُهُمْ وَقُلُوبُهُمْ إِلَىٰ ذِكْرِ اللَّهِ
« Allah a fait descendre le plus beau des récits — un Livre dont les parties se répondent, qui se répète dans ses leçons. Les peaux de ceux qui craignent leur Seigneur en frémissent, puis leurs peaux et leurs cœurs s'apaisent au rappel d'Allah. »
Sourate Az-Zumar · 39:23
Le Coran se décrit lui-même comme أَحْسَنَ الْحَدِيثِ (aḥsana l-ḥadīth : le plus beau des discours — superlatif absolu). Il produit deux effets sur celui qui l'approche vraiment : تَقْشَعِرُّ (taqshaʿirru : la chair de poule, le frisson de la conscience éveillée) puis تَلِينُ (talīnu : l'apaisement, l'amollissement). Abandonner le Coran, c'est se priver de cette guérison intérieure que le texte lui-même décrit.

وَنُنَزِّلُ مِنَ الْقُرْآنِ مَا هُوَ شِفَاءٌ وَرَحْمَةٌ لِّلْمُؤْمِنِينَ ۙ وَلَا يَزِيدُ الظَّالِمِينَ إِلَّا خَسَارًا
« Nous faisons descendre du Coran ce qui est guérison et miséricorde pour les croyants — et cela ne fait qu'accroître la perte des injustes. »
Sourate Al-Isrāʾ · 17:82
شِفَاء (shifāʾ : guérison — racine ش-ف-ي : guérir, recouvrer la santé). Le Coran se qualifie lui-même de remède. Le verbe يَزِيدُ (yazīdu : il augmente) avec complément خَسَارًا (khasāran : perte, faillite) indique que le Coran n'est pas neutre — celui qui l'abandonne ne reste pas stationnaire : il perd davantage.
V. Le rappel coranique contre lui-même — S.23:105–106
Le Coran décrit également la scène du Jugement depuis un autre angle — celui de l'interrogatoire de ceux qui ont négligé les versets :
أَلَمْ تَكُنْ آيَاتِي تُتْلَىٰ عَلَيْكُمْ فَكُنتُم بِهَا تُكَذِّبُونَ ۝ قَالُوا رَبَّنَا غَلَبَتْ عَلَيْنَا شِقْوَتُنَا وَكُنَّا قَوْمًا ضَالِّينَ
Alam takun āyātī tutlā ʿalaykum fa-kuntum bihā tukadhdhibūn · qālū rabbanā ghalabat ʿalaynā shiqwatunā wa-kunnā qawman ḍāllīn
« Mes versets n'étaient-ils pas récités sur vous, et vous les traitiez de mensonges ? — Ils diront : Notre Seigneur, notre malheur a triomphé de nous, et nous étions un peuple égaré. »
Sourate Al-Muʾminūn · 23:105–106
أَلَمْ تَكُنْ — Le rappel accusateur
La question alam takun (n'était-il pas ?) est un rappel accusateur — les versets étaient là, ils étaient récités. Le verbe تُتْلَىٰ (tutlā, Form I passif de ت-ل-و : réciter, suivre en lisant) confirme : les textes étaient entendus.
شِقْوَتُنَا — La reconnaissance des négligents
La réponse des négligents est شِقْوَتُنَا (shiqwatunā : notre malheur, notre infortune profonde) — ils reconnaissent avoir été dépassés par leur propre perdition. La scène fait écho directement à la plainte du Nabī en S.25:30.
VI. Synthèse — Les formes de l'abandon selon le texte coranique
Le Coran ne désigne pas l'abandon comme un acte unique et brutal. Il décrit un spectre de postures, toutes regroupées sous le terme مَهْجُورًا (mahjūran) :
01
L'abandon par non-méditation
Avoir le Coran sans y plonger l'intelligence — le texte est présent, la pensée est absente. S.4:82 · S.47:24
02
L'abandon par substitution
Remplacer la méditation du texte par des traditions, des commentaires ou des débats sur les versets — le Coran devient prétexte à discours, non source de réflexion directe. S.6:68
03
L'abandon par indifférence
Entendre les versets sans que le cœur soit touché — le cadenas intérieur est posé, le texte glisse sans pénétrer. S.47:24
04
L'abandon actif
Se détourner délibérément quand les versets sont rappelés — le mouvement physique du flanc présenté au lieu du visage. S.18:57
05
L'abandon par négation
Traiter les versets de mensonges — la forme la plus manifeste, reconnue par ses auteurs eux-mêmes au Jour du Jugement. S.23:105

Ce que le Coran ne dit pas — Honnêteté herméneutique requise : Le Coran ne précise pas qui exactement constituait le قَوْم (qawm) visé en S.25:30. Le terme peut désigner les contemporains du Nabī, ou toute communauté postérieure qui se réclame de lui. Cette ouverture du référent est précisément ce qui rend le verset intemporel — et ce qui interdit toute lecture confortable qui placerait l'abandon dans le passé seulement.
Constat textuel — Tableau de synthèse
وَلَقَدْ يَسَّرْنَا الْقُرْآنَ لِلذِّكْرِ فَهَلْ مِن مُّدَّكِرٍ
Wa-laqad yassarnā l-qurʾāna li-dh-dhikri fa-hal min muddakir
« Nous avons certes rendu le Coran facile pour le rappel — y a-t-il quelqu'un pour se souvenir ? »
Sourate Al-Qamar · 54:17
Ce verset est répété quatre fois dans la même sourate (v.17, 22, 32, 40) — preuve structurelle et rhétorique de son importance. مُدَّكِر (muddakir, Form VIII de ذ-ك-ر : se rappeler activement, se souvenir pour agir) — la question finale du Coran est une invitation ouverte, non une condamnation fermée. Il est encore temps.